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Québec Cinéma

Entrevue avec Sophie Deraspe

Jeudi, 7 novembre 2019

Lorsqu’elle a écrit le scénario d’Antigone, Sophie Deraspe avait en tête un fait divers tragique, fortement médiatisé, survenu à Montréal en août 2008 et la tragédie grecque écrite par Sophocle, bien que la cinéaste réclame aussi une certaine allégeance à la version de Jean Anouilh, écrite durant la seconde Guerre mondiale.

Nous lui avons demandé comment elle avait réussi à intégrer ses deux sources en apparence aussi éloignées. « Antigone m’avait tellement marquée lorsque je l’avais lu dans ma jeune vingtaine! Elle était restée au fond de ma tête et de mon coeur, même si je ne savais pas encore que j’aillais faire du cinéma. Mais je me doutais que j’allais faire quelque chose en lien avec l’art et que j’allais retoucher à cette matière-là. Cela avait été tellement puissant pour moi, cela me parlait tellement ! Quelques années après les événements, je faisais des recherches sur l’affaire et je tombe sur un témoignage de la sœur de Fredy Villanueva. Cela a été longtemps dans les médias, parce que l’enquête policière a été longue mais aussi parce que le frère de Villanueva avait des démêlés avec la justice et était menacé de déportation. Dans les réseaux sociaux on trouvait toutes sortes de commentaires, souvent haineux ou racistes, mais aussi beaucoup de support venant de gens qui, même s'ils N'avaient rien à voir avec cette famille, parlaient avec leur coeur."

"Cette situation initiales des deux frères, l’un victime, l’autre paria de la société, m’a fait immédiatement penser à Antigone. Dans l’histoire originale, les deux frères d’Antigone sont morts, l’un a droit à une sépulture royale, tandis que l’autre va être jeté aux vautours. Mais Antigone décide qu'elle doit enterrer son frère paria, quitte à aller contre la loi du roi. Elle considère qu’elle a des lois sont plus profondes qui dictent ce qu’elle doit faire. En fait, c’est toute sa négociation avec l’autorité qui pour elle, est absurde. Pour moi, cela a été immédiat. Je n’ai eu aucun mal à relier ces deux sources. Les réseaux sociaux c’est le choeur de la tragédie grecque, qui sont en train de s’exprimer, je voyais aussi le personnage de l’oracle dans le rôle d’une psychiatre… tous ces éléments me sont apparus très très vite, je dirais, dans les quelques heures qui ont suivi. Je voyais déjà comment ça allait se finir même… Après, j’ai fait beaucoup de recherches pour rendre crédible le système de justice, les adolescents, peaufiner les dialogues. Il y a eu beaucoup de travail. Mais le squelette, le lien antre la réalité d’une tragédie vécue dans notre mode actuel et le texte original écrit il y a plus de 2000 ans me sont venus très vite. »

Dans ce film les réseaux sociaux sont une réalité qui a une fonction qui dépasse leur simple fonction. « C’est surtout un instrument très immédiat qui a le pouvoir de bousculer des choses, de faire ou défaire des réputations ou faire tomber des gouvernements, on l’a vu avec le printemps arabe. Mais je ne pense pas que cela puisse créer les fondements de la société de demain. »

À l’instar de la scène finale, qui marque le retour d’Antigone dans son pays, il se dégage une forme de fatalisme face à l’intégration des voix nouvelles de l’immigration, même si on ressent qu’autour d’Antigone, l’apathie existe. « C’est à double sens… Oui, certains sont renvoyés et acceptent la fatalité de retourner, comme Antigone. Elle aurait pu faire d’autres choix, mais elle fait celui de rester solidaire à ses positions et à sa famille. Effectivement, ace à elle, il y a plusieurs voix empathiques, comme celle du père d’Hémon, qui lui offrent des chances presque en or. Mais elle les repoussent parce que les accepter, cela voudrait dire qu’elle renonce à sa dignité, à ses valeurs. »

En mettant de l’avant une figure de jeune femme déterminée à aller jusqu’au bout de ses convictions, Antigone propose un combat de valeurs qui semblent irréconciliables. D’un côté Antigone, sa famille et des valeurs de coeur et de l’autre, un système judiciaire implacable, qui semble ne pas être en mesure de comprendre l’acte de bravoure de la jeune femme. « Comme individu, on est apte au partage, à l’empathie, mais comme entité, c’est une autre sorte de bloc… on le voit avec ce qui passe pour les changements climatiques. Presque tout le monde que l’on rencontre sait qu’il faut agir… mais en même temps, l’état, lui, il n’agit pas. Donc, on est enchâssé dans un système qui peine à bouger et à se transformer. Souvent ça prend des révolutions pour parvenir à fissurer ce bloc, et que d’autres modèles voient le jour. Il y a un côté de moi qui se désole, mais il y a aussi un côté de moi qui est vivifié pqr le fait qu’il puisse y avoir des individus aptes à la résistance et à la dignité. Antigone ne va pas renverser le système, mais elle créé une fissure... »

Photo ci-dessus: tapis rouge Antigone lors de Cinémania (crédit: Vivien Gaumand) - Photo d'en-tête: Sophie Deraspe et Nahéma Ricci sur le tournage d'Antigone (Crédit: Lou Scamble) Photo ci-dessous: Première Antigone lors de Cinémania (crédit: Diane Leblanc)

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