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Petit budget mène au succès avec la productrice Stéphanie Morissette

Vendredi, 16 Février 2018

Stéphanie Morissette, l’une des productrices les plus prolifiques du cinéma d’auteur québécois des dernières années, s’est rendue avec la Tournée à Vancouver dans le cadre des 24es Rendez-vous du cinéma québécois et francophone pour ensuite s’arrêter à Whitehorse au Available Light Film Festival en y présentant le long métrage Les Affamés de Robin Aubert qu’elle a produit. Nous l’avons rencontré pour qu’elle nous parle de son parcours professionnel impressionnant et de ce projet ambitieux de film de zombies.

Avant de rentrer dans le vif du sujet avec Les Affamés, j’aimerais revenir sur ton parcours parce que j’imagine que lorsqu’on se fait présenter comme l’une des productrices les plus prolifiques des dernières années ça doit venir avec un certain poids, ou un certain vertige… Comment vis-tu ça? Et qu’est-ce que ça fait d’avoir signé autant de projets avec de grands cinéastes comme Denis Côté, Robert Morin et plus récemment avec Robin Aubert?

En fait, je n’ai pas tant eu le vertige parce que c’est arrivé un peu tout naturellement. Aussi, j’ai commencé quand même assez jeune, peut-être un peu naïvement, à travailler avec Denis Côté pour Les états nordiques alors que j’avais 25 ans et puis tout a vraiment commencé à débouler à partir de ce moment-là. Ce n’était pas une ambition de départ pour moi d’être productrice, alors je pense que j’ai toujours pris ça projet par projet pendant plusieurs années au début de ma carrière. Chaque projet ne garantissait pas nécessairement le prochain ou une ascension quelconque vers un objectif précis. Donc je dirais que ça s’est un peu construit de cette façon-là, tout doucement. À l’époque, il n’y avait pas beaucoup de producteurs qui faisaient des films ou des longs métrages à plus petit budget de cette façon-là ; un peu maison, partir avec des amis, puis se débrouiller et après ça d’être très forts sur le réseau des festivals. Je crois que cette façon de faire nous a permis d’apprendre beaucoup aussi « sur le tas », sans avoir une pression financière, des devoirs à faire ou encore des attentes à combler immédiatement avec les institutions et les distributeurs qui investissent beaucoup d’argent. Je pense que ça a été une bonne école pour ça et ensuite, naturellement, ça nous a permis, du moins pour moi, de rencontrer d’autres cinéastes avec une signature forte : Raphaël [Ouellet], Robert Morin, maintenant André-Line Beauparlant et Robin [Aubert]. Ça s’est fait progressivement. Je pense aussi que le fait de ne pas avoir été trop gourmande au niveau des projets a fait en sorte que ça m’a permis de rester plus fidèle aux types de films et aux démarches artistiques des cinéastes que je voulais soutenir. […] De m’entourer et de trouver avec qui j’avais envie d’évoluer, de travailler et de bâtir quelque chose au fil des projets.

On parle beaucoup ces jours-ci de la place des femmes dans le cinéma. Qu’est-ce que ça prend, selon toi, pour que les choses changent encore plus? Quels seraient les conseils que tu donnerais aux plus jeunes qui aimeraient se lancer dans le domaine de la production?

Je pense que les plus jeunes, au contraire, n’ont pas besoin de conseil! Ils le savent très bien quel genre de projets ou qu’est-ce que ça prend pour faire sa place. Je pense que naturellement les choses sont vraiment en train de changer grâce à eux. En fait, je pense que pendant longtemps on associait les femmes aux « films de femmes ». Comme s’il y avait des thèmes ou une esthétique qui, je ne sais pas pourquoi, étaient toujours un peu perçus négativement; comme si un film de femme et parler de « sujets de femmes » ça n’intéressait personne d’autre que les femmes ou les « madames ». Je pense que cette association est restée collée pendant trop longtemps. Par exemple, ils ne s’attendaient pas à voir un film d’action de Julie Hivon ou de Léa Pool. C’est comme si les gens se disaient qu’étant donné que c’est une femme qui réalise, le film va parler de telles ou telles choses; comme s’il fallait que ça soit le contraire des sujets ou des films que les hommes font. Alors que pourtant, les hommes ne se sont jamais gênés pour avoir des personnages féminins forts. Bernard Hémon a fait sa carrière là-dessus; sur des personnages féminins très forts alors qu’il n’est pas dans la tête ni dans le corps d’une femme. C‘est comme si on pensait que l’inverse n’était pas possible.

Mais je crois que les choses bougent. On le voit très bien aujourd’hui que les femmes peuvent écrire et réaliser de la comédie, des films d’action ou des films d’horreur. On le voit dans le genre de l’horreur que j’ai découvert notamment grâce à Les Affamés et à Robin [Aubert] : il y a beaucoup de réalisatrices qui sont présentes dans ce créneau-là, dans ce cinéma de genre, elles se font une place et c’est extraordinaire. Je pense que les femmes de ma génération, j’espère, mais aussi de la prochaine, n’ont plus ce complexe-là de se censurer sur certains sujets ou d’y aller à fond sur des sujets féminins. Il n’y a plus de tabous. Il ne faut pas s’empêcher de parler d’avoir ses règles, de grossesse, de viol ou de tout ça parce qu’on est des femmes non plus… De tout façon maintenant il y a tellement d’offres que le public est assez intelligent, je pense, pour choisir ce qu’il a envie de regarder ou non et de ne pas vraiment faire une distinction entre : « Ça, c’est tu un film de filles? Ou ça, c’est tu un film de gars? » On s’en fout!

Parlant d’offre de films, la plateforme de visionnement en ligne Netfilx vient d’annoncer qu’il avait acquis les droits du film Les Affamés que tu as produit. Est-ce que c’est une sorte de douce revanche alors que le film a été peu vu en salle au Québec, mais célébré à l’extérieur de nos frontières? Comment toi et l’équipe avez réagi à tout ça ?

Ce qui est plus fâchant, je dirais, c’est que c’est toujours difficile d’avoir le public au rendez-vous, en salle. Ce n’est pas une exception dans mon parcours. En fait tous les films que j’ai produits, il n’y a jamais eu de box-office significatif. Par contre à l’étranger, ce sont des films qui ont été célébrés et qui ont remporté des prix, qui ont eu une renommée internationale, etc. Ces films ont aussi souvent été achetés sur différents territoires. Donc ça a toujours été un peu le paradoxe de mes productions je dirais. C’est peut-être une protection de ma part, mais je ne pense jamais que je vais « scorer » des millions au box-office. J’avoue qu’avec Les Affamés on espérait un peu plus et je pense qu’on aurait dû rejoindre aussi un public plus important en salle. Mais bon, on ne sait jamais trop comment ni pourquoi, qu’est-ce qui se passe. […]

Par ailleurs, dans le milieu de la distribution de films ces dernières années, c’est comme si on avait appris une formule gagnante qui était un peu comme une valeur sûre qu’on répète en tentant de se renouveler, ou en se disant qu’on se renouvelle. Alors qu’au fond, ce n’est pas vraiment une façon si différente de faire. Et je pense que c’est peut-être cette question-là qui est à soulever; à savoir comment on peut vraiment se renouveler pour aller chercher et amener les gens en salle. Et là je pose la question, ça ne veut pas dire que je suis pour ou contre, mais je me demande : est-ce que le public est encore vraiment en salle? Il y a toutes ces interrogations-là, je pense, qu’il faut mettre sur la table. Il y a beaucoup d’enjeux différents aussi dans la distribution. En ce qui concerne Netflix, non ce n’est pas une revanche, au contraire. On travaille toujours pour le film donc on va être content pour toutes les bonnes nouvelles et toutes les choses qui arrivent qui peuvent donner la possibilité au film d’aller rejoindre un public et je te dirais même, presque peu importe le moyen. Mais encore là, si le film ne « score » pas au box-office ici, on ne peut pas s’attendre à ce que le film fasse un million au box-office en Espagne ou en Amérique Latine non plus… Et les conditions de distribution sont plutôt similaires partout sur la planète, je crois. Ça se passe à différents niveaux, mais je pense qu’il n’y a plus vraiment de garantie de box-office pour des films où on avait parfois certaines valeurs sûres. Mais je pense qu’on peut se réjouir de tous les petits succès qu’on obtient maintenant avec les films et Netflix c’est une très bonne nouvelle! C’est une très bonne nouvelle parce que le film va trouver son public de la façon la plus simple et la plus organique qui soit dans le milieu qui existe présentement, dans la consommation de cinéma actuellement.

Si on revient sur le film justement, au moment où Robin Aubert t’a déposé le scénario, est-ce que ça a été un premier coup de cœur? Comment ça s’est passé?

En fait, ce n’est pas parti d’un scénario. Il n’y avait pas de projet. Quand l’idée est arrivée de faire un film de zombies, on en a vraiment jasé autour d’un café. Robin me parlait de ses projets, il doutait, il ne savait pas trop par où prendre tout ça ou bien ce qu’il avait envie de faire. Puis, il m’a dit qu’il avait vraiment envie de faire un film de zombies. Et moi, pas tellement à la blague, mais plus par défi, je lui ai dit : « C’est ça qu’on devrait faire, un film de zombies! » Puis c’est parti comme ça. Ce n’était pas naturel non plus dans ma filmographie de me dire que j’allais faire un film de zombies. Mais à ce moment-là, je trouvais que tout avait du sens. De le faire avec Robin qui est un auteur, je savais qu’il allait y avoir quand même une démarche artistique, une signature et que ça allait rester un film personnel. Donc pour moi, que ce soit des zombies ou un tigre dans Curling, ça reste quand même dans un territoire connu! Donc on s’est serré la main et on s’est dit : « OK, on fait un film de zombies! » Ensuite Robin est allé écrire dans sa grange, et…  cinq ans plus tard, on a fait un film! (Rires)

Après toutes ces années en production à fréquenter de grands cinéastes, est-ce que ta proximité au contenu et au développement pourrait faire naître un nouvel intérêt chez toi pour, par exemple, la réalisation?

C’est une bonne question parce que d’habitude c’est un peu tabou, dans le sens que c’est rare que les producteurs se disent : « ah oui je vais écrire ou je vais réaliser… » Parce qu’au contraire on est là pour mettre en valeur le travail des réalisateurs et des réalisatrices avec qui on travaille. On est toujours un peu effacés derrière. De mon côté, je n’ai pas du tout envie de réaliser un jour, genre jamais! Mais ce que j’aimerais peut-être davantage ce serait d’entreprendre des projets peut-être plus personnels et de travailler de façon plus étroite au contenu avec les réalisateurs ou les réalisatrices. De ne pas nécessairement partir d’un projet qui est amené ou issu de l’extérieur, mais d’initier moi-même ou à partir de la boîte des projets et ensuite former une équipe autour du projet pour le réaliser, pour finir l’écriture, je pense… Peut-être!

 

Photos : Marc-Antoine Lévesque, François Lemieux et Association franco-yukonnaise

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Par: Raphaëlle Forgues

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